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Depuis qu’il avait revu Laure, Clif Prioux n’avait pas cessé de penser à elle.
Des années déjà ! Combien d’années ? En vérité, il en connaissait le nombre exact, presque au jour près : treize ans qu’elle était partie dans l’aube grise d’une journée d’hiver
qui avait été, pour Clif, la plus longue de sa vie. Une journée d’hébétude absolue ; chaque minute lui avait paru une éternité et pourtant, à la fin de cette journée interminable, il avait
été incapable de se souvenir du moindre de ses faits et gestes. Pire qu’une cuite ! Et de ce jour-là, il ne l’avait plus revue. Parfois, il lui venait des envies insoutenables de la revoir,
des espoirs insensés que le cours du temps s’inverse. L’apercevoir, ne serait-ce qu’une minute ! Lui sourire peut-être… Pourtant, jamais il n’aurait imaginé la retrouver dans de telles
circonstances ! Du coup, il y voyait presque un signe du destin, lui qui ne croyait plus en rien depuis si longtemps. C’est qu’elle avait représenté pour lui beaucoup plus qu’une simple
liaison de quelques mois. Il avait même songé à lui demander de divorcer pour l’épouser. Sans doute d’ailleurs l’avait-elle plus ou moins deviné, comme seules les femmes flairent ces choses-là,
car elle l’avait peu à peu écarté de sa vie sans raison particulière. Jusqu’au matin gris de son départ. Il avait failli en devenir fou mais son orgueil de vieux mâle solitaire l’avait empêché de
la harceler. Comme un animal pris au piège et qui préfère s’amputer plutôt que de perdre sa liberté, il avait renoncé à elle : il avait même changé de quartier pour ne pas avoir à la croiser
un jour ou l’autre.
Puis il avait cru l’oublier.
Or, depuis le meurtre de Lucille d’Albret, elle était revenue dans sa vie avec une telle force que, certains soirs, l’envie de la
prendre dans ses bras le laissait tremblant comme un adolescent découvrant l’amour. Ce soir-là, tandis qu’Hadrien Sévigné cherchait à convaincre ses voisins de l’aider à découvrir des indices sur
la mort de Lucille, Prioux avait cessé de lutter contre son orgueil et il s’en était allé sonner à la porte de Laure Dumont avec, au cœur, l’espoir insensé de revenir dans sa vie. Mais Laure
l’avait reçu froidement et lorsque Hadrien avait sonné, il était presque à ses genoux de désespoir. Autant dire que l’apparition du jeune garçon lui avait tourné les sangs.
Hadrien avait blêmi en voyant le commissaire. C’est alors seulement qu’il avait
compris pourquoi Laure avait eu cet air inquiet, pressé et gêné pendant tout le temps de leur conversation. Or, à l’instant même où tout bon scénario aurait prévu qu’il s’effondrât devant un tel
coup du sort, il eut l’intuition du sanglier ; comme l’animal aux abois, il décida que sa meilleure défense consistait à attaquer Prioux avant que ce dernier ne fasse de lui une victime
consentante.
« Que faîtes-vous donc là, s’entendit-il avec effroi interpeller le
commissaire ?
- Cela ne vous regarde pas, rétorqua Prioux tout de même ébranlé par l’aplomb
du jeune homme !
- Vous poursuivez peut-être votre enquête, continua Hadrien de plus en plus
effrayé par son audace ?
- En quelque sorte, rétorqua le policier qui se mit à rougir comme un collégien
que l’on aurait surpris à bécoter une fille. J’étais passé voir Laure… enfin Mme Dumont pour… disons…, poursuivit-il la rage au cœur, conscient de se ridiculiser aux yeux de ce
godelureau.
- Pour éclaircir certains points sans doute ? Je suis vraiment désolé de
vous avoir dérangé et je vais donc vous laisser faire votre travail. Je retourne dans mon studio : passez me voir si vous avez des questions à me poser. »
Laure avait baissé les yeux et sur ses lèvres flottait un sourire amusé. Elle
trouvait le jeune garçon tellement séduisant dans son audace. Mais elle connaissait aussi la violence de son ancien amant et elle tremblait à l’idée de ce qui allait suivre. Comme Hadrien
hésitait malgré tout à tourner les talons, un silence pesant s’installa quelques secondes. Au loin, la sirène d’un navire retentit. Ce fut comme le signal qu’attendait le commissaire pour réagir.
Mais sa réaction fut tellement inattendue qu’il aurait fallu connaître toute l’ampleur de son désarroi face à la froideur que lui témoignait son ancienne maîtresse pour prendre la mesure d’un tel
manque de sang-froid de la part d’un homme qui avait plus d’une fois affronté des canailles de la pire espèce. Il s’empara brusquement de son imperméable et sans même regarder Laure Dumont, il
bouscula Hadrien pour se précipiter dans l’escalier en lui criant par-dessus l’épaule : « Tu me paieras ça, sale petit con ! »
Son cri raisonna quelques secondes dans la cage d’escalier comme un coup de
tonnerre. Et Laure frissonna d’une sorte de joie mauvaise. En relevant les yeux sur Hadrien, elle murmura en rougissant :
« Si vous ne m’en voulez pas trop, je veux bien participer à votre réunion.
- Ecoutez, balbutia Hadrien qui tremblait encore des violentes paroles du
commissaire, je suis absolument désolé de tout ce qui vient de se passer…
- C’est vraiment sans importance, croyez-moi, soupira Laure. J’ai connu ce type
il y a des années… et il était déjà comme ça ! En fait, grâce à vous, je m’en suis débarrassée. »
Et elle essaya de lui sourire, d’une pauvre moue des lèvres sans conviction.
Hadrien lui répondit par un sourire tout aussi peu convaincu. Mais si leurs sourires manquaient d’entrain, ce n’était assurément pas pour les mêmes raisons. Elle se sentait humiliée d’avoir été
surprise en compagnie de Prioux et surtout salie par toute la grossièreté dont il avait fait étalage : désormais Hadrien allait la juger avec le même regard que celui qu’il devait porter sur
le policier. Cette idée lui fut soudain intolérable et elle se hâta de fermer sa porte après lui avoir souhaité à la hâte une bonne soirée. Quant au jeune homme, son sourire embarrassé cachait
une grande perplexité qui résultait de tout ce qu’il venait de voir et de découvrir : la présence gênée du commissaire chez Laure Dumont, la découverte de leur passé commun et la réaction
brutale et menaçante du policier à son égard. En remontant à son appartement, il se demanda s’il n’avait pas été trop loin dans toute cette affaire et pour la première fois depuis le meurtre de
Lucille d’Albret, il ressentit une vraie peur s’insinuer en lui. Que pensait-il vraiment obtenir en réunissant les autres habitants de l’immeuble ?
Le lendemain matin, après une nuit agitée au cours de laquelle il se leva à
plusieurs reprises, où il fut même tenté d’aller frapper à la porte de Bertrand, simplement pour parler, il prit une décision tout à fait contraire à tout ce qu’il venait d’affirmer depuis
plusieurs jours. Malgré la méfiance qu’il éprouvait à l’égard de la police, il éprouva tout à coup le besoin de se confier au jeune inspecteur dont il appréciait l’attitude compréhensive.
Néanmoins, il décida de rester sur ses gardes. Il s’empara d’un annuaire et chercha le numéro du commissariat. Tandis que la sonnerie retentissait, il se rendit compte qu’il avait oublié le nom
exact du policier : « Planchon… Blanchet…Planchard… » Il s’apprêtait à raccrocher, pris de panique lorsqu’on décrocha :
« Commissariat principal, inspecteur Blanchard, que puis-je pour
vous ?
- Euh ! Bonjour, c’est Hadrien Sévigné à l’appareil…
- M. Sévigné Ah ! Oui. Bonjour. ? Que se
passe-t-il ?
- Voilà, hier soir j’ai croisé le commissaire et… disons, cela ne s’est pas
très bien passé.
- Que voulez-vous dire par là ?
- C’est-à-dire, je passais voir Mme Dumont, vous savez, ma voisine du second,
avec la petite fille…
- Je vois tout à fait, l’interrompit Blanchard tout à coup
intrigué !
- Je me suis retrouvé nez à nez avec votre collègue…
- Chez Mme Dumont, s’exclama l’inspecteur presque malgré
lui ?
- Euh…oui, répondit Hadrien interloqué.
- Et alors, que s’est-il passé ?
- J’ai eu la mauvaise idée de dire au commissaire que j’étais en train
d’organiser une…, disons une sorte de…
- Quoi donc, s’impatienta Blanchard ?
- Une confrontation, voilà c’est le terme que je cherchais, une
confrontation.
- Une confrontation ? Qu’est-ce que cela signifie, M. Sévigné ? Une
confrontation avec qui ?
- Une confrontation entre tous les habitants de l’immeuble… pour faire avancer
l’enquête, lâcha Hadrien un peu inconsidérément.
- Ah ! Je vois. Je crois qu’il faut que nous parlions, M. Sévigné. Je
passe vous voir dans l’heure qui vient »
Hadrien raccrocha, soudain inquiet de ce qui allait suivre. Il ouvrit sa
fenêtre car la matinée s’annonçait splendide. Une vague d’air iodé lui gifla le visage : il respira profondément et s’accouda à la balustrade, le regard perdu par dessus les toits. Les
premiers temps, lorsqu’il avait emménagé dans l’immeuble, il avait regretté de ne pas avoir une vue sur le port mais il s’était peu à peu habitué à la solitude des toits de tuiles ocres. Dès
qu’il se mettait à observer les dessus de la ville, ses pensées semblaient tout à coup prises de paresse et son esprit se laissait doucement envahir par des rêveries sans fin. Comme le matin où
la vieille du rez-de-chaussée avait hurlé en découvrant le cadavre de Lucille… Un cri, tout à coup, le fit tressaillir, comme ce matin-là justement ! Face à lui, de l’autre côté de la cour
intérieure de l’immeuble, sur une cheminée solitaire, une mouette énorme l’observait, en poussant de temps à autre un cri perçant, presque humain. L’oiseau paraissait fixer sur lui le regard
moqueur de ses petits yeux ronds. Cette mouette presque trop familière lui rappelait le film d’Hitchcock. Il s’éloigna de la fenêtre en frissonnant et, tournant le dos au volatile qui continuait
de l’observer, il se mit à ranger son petit appartement en attendant l’arrivée de l’inspecteur Blanchard.
Il y eut un petit coup presque imperceptible frappé à la porte. Hadrien, qui se
rongeait les ongles depuis bientôt près d’une demie heure, se précipita pour ouvrir.
La critique est aisée...