Dimanche 27 mai 2012 7 27 /05 /Mai /2012 18:46

Le Greco          "Maudite bougie!"

          Le gamin sent sa main trembler. La braise lui chauffe le bout des doigts. Mais toujours pas de flamme. Et don Pedro qui attend dans le petit salon, tout seul dans la pénombre! Il faut trouver un moyen, que diable! Il gonfle les joues et doucement, il souffe sur la braise qui rougit. La chaleur lui pique les doigts mais il ne doit absolument pas lâcher prise.

          La mèche de la bougie commence à fumer légèrement. Dans le salon, don Pedro s'agite, plein d'une impatience courroucée. Le gamin pressent sa colère mais il continue de souffler sans se hâter car la moindre erreur l'obligera à tout recommencer. Les joues lui font mal d'être trop tendues, et si longtemps. Soudain la voix du vieil homme retentit, solennelle:

          "Petit gredin, combien de temps encore vas-tu abuser de ma clémence?"

          Que veut-il dire avec ce mot étrange? Quelle "clémence"? Tout en priant avec ferveur pour que la bougie enfin s'enflamme, le gamin, toutes joues dehors, fronce les sourcils et cherche à comprendre ce que don Pedro a voulu dire. Depuis le temps qu'il est à son service, c'est bien la première fois qu'il utilise ce mot étrange.

          "Faudra-t-il que j'aille moi-même quérir une bougie, sacrebleu?"

          Cette fois, le gamin a compris. Vite, vite, il faut apporter de la lumière au salon! Sinon il va lui en cuire. La braise est écarlate et comme par miracle, au moment où le gamin n'a plus une once de souffle, à l'instant où il est sur le point de laisser tomber la braise qui lui brûle le bout des doigts, la lumière jaillit de la mèche, miracle ultime, miracle inattendu, miracle bienvenu.

          "Voilà, voilà, j'arrive tantôt, don Pedro..."

          Tandis que la bougie lance ses éclats sur son visage congestionné par l'effort, le gamin court, agile mais prudent, vers l'obscur salon d'où le vieil homme le guette... 

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Vendredi 25 mai 2012 5 25 /05 /Mai /2012 18:59

 22

 

 

 

          Depuis qu’il avait revu Laure, Clif Prioux n’avait pas cessé de penser à elle. Des années déjà ! Combien d’années ? En vérité, il en connaissait le nombre exact, presque au jour près : treize ans qu’elle était partie dans l’aube grise d’une journée d’hiver qui avait été, pour Clif, la plus longue de sa vie. Une journée d’hébétude absolue ; chaque minute lui avait paru une éternité et pourtant, à la fin de cette journée interminable, il avait été incapable de se souvenir du moindre de ses faits et gestes. Pire qu’une cuite ! Et de ce jour-là, il ne l’avait plus revue. Parfois, il lui venait des envies insoutenables de la revoir, des espoirs insensés que le cours du temps s’inverse. L’apercevoir, ne serait-ce qu’une minute ! Lui sourire peut-être… Pourtant, jamais il n’aurait imaginé la retrouver dans de telles circonstances ! Du coup, il y voyait presque un signe du destin, lui qui ne croyait plus en rien depuis si longtemps. C’est qu’elle avait représenté pour lui beaucoup plus qu’une simple liaison de quelques mois. Il avait même songé à lui demander de divorcer pour l’épouser. Sans doute d’ailleurs l’avait-elle plus ou moins deviné, comme seules les femmes flairent ces choses-là, car elle l’avait peu à peu écarté de sa vie sans raison particulière. Jusqu’au matin gris de son départ. Il avait failli en devenir fou mais son orgueil de vieux mâle solitaire l’avait empêché de la harceler. Comme un animal pris au piège et qui préfère s’amputer plutôt que de perdre sa liberté, il avait renoncé à elle : il avait même changé de quartier pour ne pas avoir à la croiser un jour ou l’autre.

Puis il avait cru l’oublier.

Or, depuis le meurtre de Lucille d’Albret, elle était revenue dans sa vie avec une telle force que, certains soirs, l’envie de la prendre dans ses bras le laissait tremblant comme un adolescent découvrant l’amour. Ce soir-là, tandis qu’Hadrien Sévigné cherchait à convaincre ses voisins de l’aider à découvrir des indices sur la mort de Lucille, Prioux avait cessé de lutter contre son orgueil et il s’en était allé sonner à la porte de Laure Dumont avec, au cœur, l’espoir insensé de revenir dans sa vie. Mais Laure l’avait reçu froidement et lorsque Hadrien avait sonné, il était presque à ses genoux de désespoir. Autant dire que l’apparition du jeune garçon lui avait tourné les sangs.

          Hadrien avait blêmi en voyant le commissaire. C’est alors seulement qu’il avait compris pourquoi Laure avait eu cet air inquiet, pressé et gêné pendant tout le temps de leur conversation. Or, à l’instant même où tout bon scénario aurait prévu qu’il s’effondrât devant un tel coup du sort, il eut l’intuition du sanglier ; comme l’animal aux abois, il décida que sa meilleure défense consistait à attaquer Prioux avant que ce dernier ne fasse de lui une victime consentante.

          « Que faîtes-vous donc là, s’entendit-il avec effroi interpeller le commissaire ?

          - Cela ne vous regarde pas, rétorqua Prioux tout de même ébranlé par l’aplomb du jeune homme !

          - Vous poursuivez peut-être votre enquête, continua Hadrien de plus en plus effrayé par son audace ?

          - En quelque sorte, rétorqua le policier qui se mit à rougir comme un collégien que l’on aurait surpris à bécoter une fille. J’étais passé voir Laure… enfin Mme Dumont pour… disons…, poursuivit-il la rage au cœur, conscient de se ridiculiser aux yeux de ce godelureau.

          - Pour éclaircir certains points sans doute ? Je suis vraiment désolé de vous avoir dérangé et je vais donc vous laisser faire votre travail. Je retourne dans mon studio : passez me voir si vous avez des questions à me poser. »

          Laure avait baissé les yeux et sur ses lèvres flottait un sourire amusé. Elle trouvait le jeune garçon tellement séduisant dans son audace. Mais elle connaissait aussi la violence de son ancien amant et elle tremblait à l’idée de ce qui allait suivre. Comme Hadrien hésitait malgré tout à tourner les talons, un silence pesant s’installa quelques secondes. Au loin, la sirène d’un navire retentit. Ce fut comme le signal qu’attendait le commissaire pour réagir. Mais sa réaction fut tellement inattendue qu’il aurait fallu connaître toute l’ampleur de son désarroi face à la froideur que lui témoignait son ancienne maîtresse pour prendre la mesure d’un tel manque de sang-froid de la part d’un homme qui avait plus d’une fois affronté des canailles de la pire espèce. Il s’empara brusquement de son imperméable et sans même regarder Laure Dumont, il bouscula Hadrien pour se précipiter dans l’escalier en lui criant par-dessus l’épaule : « Tu me paieras ça, sale petit con ! »

          Son cri raisonna quelques secondes dans la cage d’escalier comme un coup de tonnerre. Et Laure frissonna d’une sorte de joie mauvaise. En relevant les yeux sur Hadrien, elle murmura en rougissant :

« Si vous ne m’en voulez pas trop, je veux bien participer à votre réunion. 

          - Ecoutez, balbutia Hadrien qui tremblait encore des violentes paroles du commissaire, je suis absolument désolé de tout ce qui vient de se passer…

          - C’est vraiment sans importance, croyez-moi, soupira Laure. J’ai connu ce type il y a des années… et il était déjà comme ça ! En fait, grâce à vous, je m’en suis débarrassée. »

          Et elle essaya de lui sourire, d’une pauvre moue des lèvres sans conviction. Hadrien lui répondit par un sourire tout aussi peu convaincu. Mais si leurs sourires manquaient d’entrain, ce n’était assurément pas pour les mêmes raisons. Elle se sentait humiliée d’avoir été surprise en compagnie de Prioux et surtout salie par toute la grossièreté dont il avait fait étalage : désormais Hadrien allait la juger avec le même regard que celui qu’il devait porter sur le policier. Cette idée lui fut soudain intolérable et elle se hâta de fermer sa porte après lui avoir souhaité à la hâte une bonne soirée. Quant au jeune homme, son sourire embarrassé cachait une grande perplexité qui résultait de tout ce qu’il venait de voir et de découvrir : la présence gênée du commissaire chez Laure Dumont, la découverte de leur passé commun et la réaction brutale et menaçante du policier à son égard. En remontant à son appartement, il se demanda s’il n’avait pas été trop loin dans toute cette affaire et pour la première fois depuis le meurtre de Lucille d’Albret, il ressentit une vraie peur s’insinuer en lui. Que pensait-il vraiment obtenir en réunissant les autres habitants de l’immeuble ?

          Le lendemain matin, après une nuit agitée au cours de laquelle il se leva à plusieurs reprises, où il fut même tenté d’aller frapper à la porte de Bertrand, simplement pour parler, il prit une décision tout à fait contraire à tout ce qu’il venait d’affirmer depuis plusieurs jours. Malgré la méfiance qu’il éprouvait à l’égard de la police, il éprouva tout à coup le besoin de se confier au jeune inspecteur dont il appréciait l’attitude compréhensive. Néanmoins, il décida de rester sur ses gardes. Il s’empara d’un annuaire et chercha le numéro du commissariat. Tandis que la sonnerie retentissait, il se rendit compte qu’il avait oublié le nom exact du policier : « Planchon… Blanchet…Planchard… » Il s’apprêtait à raccrocher, pris de panique lorsqu’on décrocha :

          « Commissariat principal, inspecteur Blanchard, que puis-je pour vous ?

          - Euh ! Bonjour, c’est Hadrien Sévigné à l’appareil…

          - M. Sévigné Ah ! Oui. Bonjour.  ? Que se passe-t-il ?

          - Voilà, hier soir j’ai croisé le commissaire et… disons, cela ne s’est pas très bien passé.

          - Que voulez-vous dire par là ?

          - C’est-à-dire, je passais voir Mme Dumont, vous savez, ma voisine du second, avec la petite fille…

          - Je vois tout à fait, l’interrompit Blanchard tout à coup intrigué !

          - Je me suis retrouvé nez à nez avec votre collègue…

          - Chez Mme Dumont, s’exclama l’inspecteur presque malgré lui ?

          - Euh…oui, répondit Hadrien interloqué.

          - Et alors, que s’est-il passé ?

          - J’ai eu la mauvaise idée de dire au commissaire que j’étais en train d’organiser une…, disons une sorte de…

          - Quoi donc, s’impatienta Blanchard ?

          - Une confrontation, voilà c’est le terme que je cherchais, une confrontation.

          - Une confrontation ? Qu’est-ce que cela signifie, M. Sévigné ? Une confrontation avec qui ?

          - Une confrontation entre tous les habitants de l’immeuble… pour faire avancer l’enquête, lâcha Hadrien un peu inconsidérément.

          - Ah ! Je vois. Je crois qu’il faut que nous parlions, M. Sévigné. Je passe vous voir dans l’heure qui vient »

          Hadrien raccrocha, soudain inquiet de ce qui allait suivre. Il ouvrit sa fenêtre car la matinée s’annonçait splendide. Une vague d’air iodé lui gifla le visage : il respira profondément et s’accouda à la balustrade, le regard perdu par dessus les toits. Les premiers temps, lorsqu’il avait emménagé dans l’immeuble, il avait regretté de ne pas avoir une vue sur le port mais il s’était peu à peu habitué à la solitude des toits de tuiles ocres. Dès qu’il se mettait à observer les dessus de la ville, ses pensées semblaient tout à coup prises de paresse et son esprit se laissait doucement envahir par des rêveries sans fin. Comme le matin où la vieille du rez-de-chaussée avait hurlé en découvrant le cadavre de Lucille… Un cri, tout à coup, le fit tressaillir, comme ce matin-là justement ! Face à lui, de l’autre côté de la cour intérieure de l’immeuble, sur une cheminée solitaire, une mouette énorme l’observait, en poussant de temps à autre un cri perçant, presque humain. L’oiseau paraissait fixer sur lui le regard moqueur de ses petits yeux ronds. Cette mouette presque trop familière lui rappelait le film d’Hitchcock. Il s’éloigna de la fenêtre en frissonnant et, tournant le dos au volatile qui continuait de l’observer, il se mit à ranger son petit appartement en attendant l’arrivée de l’inspecteur Blanchard.

 

          Il y eut un petit coup presque imperceptible frappé à la porte. Hadrien, qui se rongeait les ongles depuis bientôt près d’une demie heure, se précipita pour ouvrir.

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Samedi 19 mai 2012 6 19 /05 /Mai /2012 16:50

Venise          L'idée était séduisante: raconter le voyage à Venise du philosophe allemand Schopenhauer qui, sur recommandation du poète Goethe, vient y rencontrer lord Byron. L'idée était séduisante mais le défi difficile. Pour son premier roman, le journaliste allemand Christoph Poschenrieder n'est pas à la hauteur de son ambition avec Le monde est dans la tête.

          On ne vibre pas, on ne sourit pas, on ne s'emballe pas à ma lecture de ce livre: tout y est cérébral, c'est le mot qui me vient spontanément à l'esprit. Le lecteur est comme détaché, à distance de ce héros philosophe dont on ne sait pas si l'on doit le trouver sympathique, naïf, authentique, arrogant...

          On sent par ailleurs la recherche besogneuse de vérité historique avec des passages des oeuvres dudit philosophe, de Goethe et de Byron plaqués dans le récit, avec les apparitions poussives du chancelier autrichien Mettternich et quelques considérations de rigueur sur la politique internationale de l'époque.

          Quant à Venise, elle n'est pas rendue sensible au coeur mais là encore, le lecteur devine tout un effort pour montrer la connaissance que l'auteur en a (et cela ne fait aucun doute) mais à aucun moment, on ne se sent transporter dans cette Sérénissisme du début du XIXème siècle: la scène finale de la poursuite en gondoles est même d'un compliqué qui dérouterait un gondolier et ne tient vraiment pas le lecteur en haleine.

          On aurait préféré que le monde fût dans le coeur!

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Vendredi 18 mai 2012 5 18 /05 /Mai /2012 19:04

bonnard salle a manger          La chaleur pesait sur la nuque de Juliette. Tout autour d'elle, la campagne gémissait sous les assauts répétés du soleil d'août. Le ciel était presque blanc, surchauffé, en fusion. Et des flammèches de lumière incandescente retombaient sur la pelouse, les fleurs, les allées. Pierre était reparti en ville, en cette fin de dimanche, la laissant seule dans cette fournaise qu'elle détestait.

          Accablée, elle s'accouda sur le bord de la fenêtre grande ouverte de la salle à manger. Un semblant de fraîcheur vint lui caresser le visage. Des odeurs de fruits flottaient dans l'air étouffant: au milieu de la grande table, un compotier était pris d'assaut par des guêpes qui dévoraient mollement quelques pêches trop faites. Pierre ne mangeait jamais de fruits mais ne manquait pas une occasion d'en rapporter des corbeilles entières du verger voisin. Juliette soupira: elle devrait encore se gaver de fruits à demi pourris cette semaine.

          Soudain, Pattemine, le gros chat de la maison, bondit sur le fauteuil et, tout en se mettant à lêcher nonchalemment les coussinets, il jeta sur Juliette un regard langoureux. Elle songea qu'il serait sans doute son seul compagnon pour tous les jours de solitude qui l'attendaient: elle qui détestait les chats! Pattemine, c'était le matou de Pierre et lorsque ce dernier venait passer quelques jours à la campagne, le chat ne le quittait pas d'une semelle et ne daignait même pas la regarder. Mais une fois son maître parti, l'hypocrite minet se souvenait soudain qu'elle existait et il ne manquait pas de venir lui faire une petite cour de circonstances.

          Juliette soupira tandis qu'au loin, une cigale se mit à chanter à tue-tête, sans doute parce qu'un rayon de soleil tardif venait de frapper la branche de pin où elle aimait à se pavaner...

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Jeudi 17 mai 2012 4 17 /05 /Mai /2012 17:48

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          « Mon dieu… quelle drôle d’idée !

          - Vous en avez de meilleures, répondit Hadrien un peu vivement ?

          - C’est-à-dire… je ne sais pas. Je crois qu’il faut laisser faire la police…

          - Ah oui ? Et qu’ont-ils fait jusqu’à présent ? Arrêter un innocent… pour le relâcher presque aussitôt !

          - Mon dieu, peut-être avez-vous raison ! Mais… hum ! Votre ami… peut-être n’est-il pas innocent ?

          - Et vous, répliqua Hadrien, êtes-vous innocent ? Et moi, pourquoi ne serais-je pas l’assassin ?

          - Mon dieu ! »

         Et Christophe Jamin plongea pour la première fois son regard dans les yeux d’Hadrien Sévigné comme si cette possibilité ne lui était jamais venue à l’esprit et qu’il prenait tout à coup conscience que ce n’était pas une piste à négliger. Les deux hommes avaient commandé un café et ce fut le moment que Monsieur Ahmed choisit pour leur apporter les deux tasses fumantes.

         « Alors, les jeunes, du nouveau sur votre affaire, demanda-t-il, déjà prêt à s’asseoir sur une chaise, à leurs côtés ?

         - Rien de nouveau, merci ! »

         La réplique d’Hadrien arrêta net Monsieur Ahmed dans son mouvement. En grommelant quelques mots en arabe, ce qu’il ne faisait qu’en cas d’extrême confusion ou de fort dépit, il tourna les talons en jetant sur son épaule la vieille serviette grise qu’il ne quittait pas de la journée et qui lui servait aussi bien à essuyer les tables qu’à frotter son comptoir ou sécher tasses et verres. Hadrien et Christophe se regardèrent au même moment et ils ne purent s’empêcher de sourire ensemble de la déconvenue affichée du vieil homme.

          « Nous sommes tous innocents et… nous sommes tous coupables, reprit Hadrien, tant que cette maudite enquête ne sera pas finie. Et elle me paraît bien mal engagée, si vous vous voulez mon avis ! A vrai dire, je n’ai aucune confiance dans ce commissaire mal dégrossi, continua Hadrien qui se souvenait à cet instant des avanies successives qu’il avait endurées du policier. L’autre, il faut voir, il me paraît plus ouvert. Mais enfin, vous voyez bien que rien n’avance. Et puis il y a cette confidence de Lucille, ce dont vous m’avez parlé hier. J’y ai bien réfléchi et je pense que cela doit avoir une importance primordiale dans l’affaire : en avez-vous dit un mot aux policiers ?

          - Mon dieu, à vrai dire… non ! Cela ne m’est revenu tout d’un coup. Croyez-vous qu’il faudrait appeler le commissaire, demanda Jamin que paralysait la simple idée de voir réapparaître ce policier brutal ?

          - Je ne sais pas… En fait, non ! Je ne crois pas que cela soit une bonne idée. Qui sait si nous n’avons pas intérêt à les laisser ignorer certaines choses que nous savons…

          - Mais pourquoi cela ?

          - Une sorte d’intuition, si vous voulez. Je ne sais pas moi-même vraiment pourquoi. Je le sens, c’est tout ! Et voilà pourquoi je pense que nous devrions tous nous réunir pour confronter nos idées : en rassemblant les bribes d’information que les uns et les autres nous avons pu rassembler depuis le début, il y a peut-être une chance que le puzzle prenne meilleure forme.

          - C’est une drôle d’idée mais… mon dieu… je me demande si cela ne donnerait pas de bons résultats ! Comme dans les romans…

          - D’Agatha Christie ! »

          Et les deux hommes éclatèrent de rire. Derrière son comptoir, Monsieur Ahmed leur lançait des coups d’œil rancuniers à voir cette complicité nouvelle entre eux, cette complicité dont ils l’avaient si sèchement exclu.

 

          Les Dulaurier furent les plus difficiles à convaincre. Non pas que, dans le fond, cette idée de réunir l’ensemble des habitants de l’immeuble en une sorte de confrontation générale leur déplût. Tout au contraire, Daphné était convaincue que la plupart de ses voisins avaient menti et elle se réjouissait à l’idée de les voir tous blêmir face à leurs turpitudes. Quant à Auguste, il y voyait un bon moyen d’aider la police dans ses investigations car il avait hâte que tout cela prenne fin et que Daphné cesse de vivre dans une hantise permanente. Deux raisons bien différentes les empêchèrent d’accepter d’emblée la proposition que vint leur faire Hadrien lorsqu’il rentra chez lui après sa conversation au café avec Christophe Jamin. Ce n’était pas leur idée et comme bon nombre d’entre nous, il leur fallait du temps pour la faire leur. Et puis tous les deux croyaient éprouver une rancune tenace à l’égard d’Hadrien : la révélation de son attirance pour les hommes avait soulevé en eux un tel trouble qu’elle les aveuglait et leur renvoyait une image presque diabolique du jeune homme. Pourtant, tout au fond d’eux-mêmes, dans ce labyrinthe de sentiments entremêlés qu’est en définitive l’âme humaine, sous l’apparence de leur indignation, ils n’éprouvaient pas que de la rancune à son égard. Daphné n’était pas insensible au charme enfantin d’Hadrien et elle qui n’avait jamais été mère aurait sans doute volontiers reporté sur le jeune garçon toute cette affection à jamais perdue. Auguste ne comprenait guère qu’un beau gosse comme Hadrien ne fît pas son miel de toutes les jeunes filles qui ne devaient pas manquer de lui tourner autour ; cependant, il se refusait à le juger, lui qui avait tant à se reprocher dans sa propre vie conjugale. Sans doute aussi, lorsqu’il croisait Hadrien, rêvait-il de ce fils qui lui manquait tant…Ainsi le jeune homme dut-il presque les implorer pour qu’ils consentissent à assister eux aussi à cette réunion de l’ensemble des habitants de l’immeuble. Mais à peine avaient-ils refermé leur porte après avoir accepté du bout des lèvres et comme à regret qu’une prodigieuse excitation s’empara d’eux à l’idée de jouer la grande scène de la révélation – car ils n’avaient absolument aucun doute à cet égard : la confrontation des uns avec les autres allait nécessairement apporter son lot de surprises et de nouveautés dans une affaire qui n’avançait plus du tout.

          Laissant les Dulaurier à leur secrète jubilation, Hadrien hésita à remonter immédiatement. Il devait s’arrêter au second car il lui restait à convaincre Laure Dumont. Il redoutait cette rencontre, surtout depuis l’incident du Café des Goélands. Il préféra sortir quelques instants pour marcher le long du port, sur la promenade déserte à cette heure sombre de début de soirée. L’air humide l’enveloppa de son haleine marine et il respira profondément en regardant un vieux navire rentrer au port. En quelques jours, sa vie comme celle de ses voisins avait si profondément changé ! Il lui semblait si loin désormais le temps où il croisait Lucille dans l’escalier. Comme si ce temps n’avait pas réellement existé ! Comme si la mort avait bouleversé le temps ! Un autre sentiment le troublait : sa vie était plus excitante aussi ! « Je suis un monstre, songea-t-il en poussant du pied un petit caillou dans l’eau sombre du port ! » Il fit demi tour et poussa la porte de l’immeuble en rassemblant son courage. Au moment de prendre l’escalier, un battement d’ailes le fit sursauter et en se retournant, il aperçut distinctement une mouette quitter le toit du local poubelle pour s’enfoncer dans la nuit.

          Il frissonna comme si cet oiseau, si lumineux et joyeux dans la lumière du jour, n’avait pas sa place dans l’obscurité, comme s’il en devenait un oiseau de mauvais augure. Pendant quelques instants, il chercha la mouette des yeux car il avait eu l’impression qu’elle s’était perchée sur le toit de l’immeuble. Mais sans doute s’était-elle perdue dans le mouvement mystérieux des ombres nocturnes. Il se décida enfin à monter. Cette fois, Laure Dumont était chez elle et elle ouvrit elle-même la porte à Hadrien. A la vue du jeune homme, son visage laissa transparaître plusieurs sentiments différents en quelques secondes. De la surprise, de la joie, du dépit, de la gêne.

          « Oh ! C’est vous…

          - Euh… bonsoir. Voilà, je voulais…

          - Je sais, je sais, le coupa Laure en jetant de côté un regard nerveux qu’Hadrien ne comprit pas sur l’instant, Corentine m’a dit que vous me cherchiez.

          - Oui, c’est exact. En fait, je voulais vous dire…

          - Oh ! Pour l’autre jour au café ? Ne vous excusez pas, je vous en prie…

          - C’est-à-dire, je suis désolé mais…

          - C’était ma faute, je vous assure, l’interrompit à nouveau Laure comme si elle avait hâte de mettre un terme à la conversation.

          - Sans doute, sans doute, bredouilla Hadrien plutôt embarrassé par le malentendu qui se dessinait, mais je venais vous parler…hum !... d’autre chose.

          - D’autre chose, répéta-t-elle avec un air hébété comme si elle venait de recevoir un seau d’eau sur la tête ?

          - En fait, je suis en train d’organiser une petite réunion de tous les habitants de l’immeuble pour parler du meurtre de Lucille.

          - Ah !

          - Vous comprenez, cette enquête n’avance pas, je suis sûr qu’à nous tous, nous sommes capables de rassembler plus d’indices que ces deux policiers ! Et puis, je ne sais pas ce que vous en pensez mais leur méthode est plutôt curieuse… »

          Hadrien n’eut pas l’occasion d’en dire davantage car, cette fois, la porte s’ouvrit en grand et aux côtés de Laure Dumont surgit le commissaire Prioux dont le regard noir n’augurait rien de bon.

          « Je pense, M. Sévigné, qu’il est plus que temps que nous ayons une petite conversation vous et moi, et pas vraiment sur la peinture ! »

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Quatrième de couverture

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Parole d'auteur

"... je connaissais l'histoire de dizaines d'écrivains qui essayaient d'accomplir leur travail malgré les innombrables distractions du monde et les obstacles dressés par leurs propres vices."

 

Jim Harrisson in Une Odyssée américaine

 

"La couleur est par excellence la partie de l'art qui détient le don magique. Alors que le sujet, la forme, la ligne s'adressent d'abord à la pensée, la couleur n'a aucun sens pour l'intelligence, mais elle a tous les pouvoirs sur la sensibilité."

 

Eugène Delacroix

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